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Louis Soris, avocat spécialisé dans l'économie du sport, présente les conséquences monstrueuses de la crise (exclu Madein)

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Louis Soris nous présente les conséquences du covid-19

En plus de causer la mort de centaines de milliers de personnes dans le monde, le coronavirus va avoir des conséquences monstrueuses dans tous les secteurs d'activités. Et le football, à l'arrêt quasi mondial depuis le mois de mars, ne vas pas y échapper ! Pour comprendre toutes les répercussions dans le monde du ballon rond, Maitre Louis Soris, avocat spécialisé dans le droit et l'économie du sport mais aussi conseiller sportif, a répondu aux questions de MadeInFOOT...


 

MadeInFOOT : Tout d’abord, pouvez-vous nous présenter les différentes strates de l’économie d’un club de foot ? Quels sont les différents revenus perçus ? 
Louis Soris : "Même si l’on observe de nombreuses disparités sur la composition du budget des différents clubs de Ligue 1, les chiffres communiqués chaque année dans le rapport de la DNCG nous permettent d’en savoir plus sur la structuration des revenus des clubs français. Globalement, les recettes des clubs de Ligue 1 sont divisés en cinq grands portefeuilles : les droits TV pour 35 %, les revenus commerciaux qui concernent essentiellement le sponsoring pour 16%, le marketing avec la vente de produits dérivés pour 15%, la billetterie pour 8% et enfin le trading de joueurs pour 25%. Évidemment, ces chiffres ne sont que des moyennes et sont à relativiser puisqu'il existe des différences entre le budget d’un club comme le Paris Saint Germain et un club comme le Stade Brestois.

Avec cette crise, beaucoup s’étonnent du manque de recul d’un club de foot, ou plutôt du manque d’argent dans les comptes. Est-ce normal ? 
"Depuis de nombreuses années, les clubs de Ligue 1 sont sur le fil du rasoir d’un point de vue budgétaire. De nombreux clubs sont d’ailleurs déficitaires comme l’Olympique de Marseille, le LOSC ou encore les Girondins de Bordeaux. Pour ceux qui présentent un bilan positif, ce n’est souvent que le résultat d’un modèle économique qui repose essentiellement sur le trading de joueur dont les clubs français se sont faits les grands spécialistes. Cette dépendance et cette fragilité financière est dangereuse. Nous le voyons particulièrement dans la période actuelle qui agit comme un révélateur. Une vraie remise en cause, pour ne pas parler de révolution, doit s’imposer dans la façon dont les clubs envisagent leur modèle économique." 

Les droits TV ont une grande place dans l’économie d’un club de foot en France et les deux diffuseurs ont rapidement fait savoir qu’ils n’allaient pas payer l’intégralité des droits TV. 
"Les droits TV sont en effet la source de revenus numéro 1 du Football moderne. C’est d’ailleurs leur explosion spectaculaire qui a permis d’assister cette dernière décennie à une forte augmentation des sommes engagées dans les opérations de transfert et dans les salaires des joueurs. Il n’en demeure pas moins que le paiement de droits TV est lié à la réalisation d’une prestation, à savoir que les rencontres prévues puissent se tenir. En l’absence de la contrepartie à leur engagement financier, on comprend bien la position de Canal+ et beIN Sport. S’il y a eu un accord entre Canal+, beIN et la LFP sur le paiement des matchs qui se sont effectivement déroulés, les diffuseurs en ont aussitôt profité pour préciser que, sans reprise du championnat, il ne procéderaient pas au versement de la dernière échéance initialement prévue. Cela représente une perte sèche d’un montant d’environ 240 millions d'euros." 

Si les rentrées financières ne sont plus là, un club tourne à perte… 
"Il faut tout d’abord bien se rendre compte que nous sommes dans une crise globale qui touche l’ensemble des acteurs économiques. De la même manière que les compagnies aériennes sont touchées par le confinement d'une très grande partie de la population mondiale, le Football est violemment touché par l’interdiction pour les populations d’exercer des activités de sport collectif. Ensuite, ne l’oublions pas, le football reste une industrie du spectacle. À partir du moment où le spectacle ne peut avoir lieu, les rentrées financières ne sont plus au rendez-vous. Évidemment et c’est la particularité, dans le même temps les charges financières ne disparaissent pas pour autant. Le football est un spectacle très onéreux ! Le foot est frappé de plein fouet car les charges et les dépenses, notamment salariales et indemnités de transfert, sont très importantes. Elles sont susceptibles d’asphyxier financièrement de nombreuses structures sportives qui verraient leurs recettes anéanties par l’arrêt des compétitions. Vu l’état financier de nombreux clubs majeurs de Ligue 1, la crise liée au COVID-19 risque de laisser des traces. La situation financière de l’Olympique de Marseille était déjà très préoccupante avant cette crise, elle l’est d’autant plus aujourd’hui malgré les excellents résultats sportifs de cette saison. L’UEFA doit d’ailleurs se prononcer courant juin pour décider si le club phocéen pourra ou non participer à la prochaine saison de Champions League…"

On a l’impression que c’est un crash économique mondial...
"Bien sûr. La crise actuelle est une crise globale qui touche certes le football mais ce n’est qu’un détail lorsque l’on regarde l’arrêt de la quasi-totalité des économies mondiales et lorsque l’on envisage le ralentissement économique qui en découlera. De nombreuses entreprises ont déjà commencé à sérieusement s’interroger sur leurs dépenses de sponsoring lorsqu’elles ne les ont pas déjà suspendues. Là encore, si les matchs n’ont plus lieu, la prestation de représentation et de mise en avant des marques n’est plus assurée et donc certains mettent en évidence la non réalisation de la prestation de sponsoring prévue. A cela s’ajoute que de nombreux sponsors de clubs font face à la crise en jetant toutes leurs forces pour sauver les emplois de leurs salariés. Chacun peut comprendre que pour certaines entreprises le curseur des priorités n’est plus placé sur les dépenses de communication." 

Avec la crise, les sponsors peuvent-ils revenir en arrière ?
"Comme je le disais plus haut, il faudrait voir au cas par cas les contrats. Certains contrats prévoyaient expressément l’hypothèse d’un arrêt des matchs. D’un point de vue strictement juridique si une prestation ne peut être réalisée, la contrepartie financière n’a alors plus de fondement. C’est le raisonnement de nombreux partenaires sponsors. A côté de ce réalisme purement juridique, il y a aussi le pragmatisme des acteurs économiques et leur image de marque qu’il convient de préserver. A ce titre, beaucoup se montrent solidaires avec les clubs qu’ils sponsorisent. Après tout, quand on est partenaire on l’est pour le meilleur et pour le pire, dans la limite du raisonnable évidemment…"

Bistro-Régent n’avait toutefois plus aucun avantage à assurer ses paiements à Bordeaux. 
"Bisto-Régent, sponsor maillot principal des Girondins de Bordeaux, est dans une situation bien particulière puisque, depuis le 15 mars 2020, l’ensemble de ses restaurants font l’objet d’une fermeture administrative. Dans une telle situation exceptionnelle, on comprend évidemment que des décisions difficiles doivent être prises par Marc Vanhove, dirigeant de la chaine de restauration. La suspension du contrat était apparemment prévue contractuellement, il n’a eu d’autre choix que de la mettre en œuvre. Nous sommes dans une période dans laquelle il est important à ce que chacun veille à faire preuve de pédagogie et de compréhension."

A-t-on un ordre d’idée des pertes pour la saison prochaine liée au sponsoring ?
"Aujourd’hui, après que le choc a été digéré, je note que les différents acteurs travaillent en bonne intelligence et beaucoup discutent déjà des suites à donner à cette crise. Il est certain que les revenus liés au sponsoring vont diminuer considérablement. On est sur des prévisions de pertes entre 30 et 40% pour les recettes de sponsoring. De nombreux contrats vont faire l’objet de renégociation dans les prochaines semaines. Certaines marques ont déjà annoncée qu’elles ne renouvelleraient par leurs engagements pour la saison prochaine, c’est le cas d’Intersport avec Amiens." 

Il y a beaucoup de vautours qui tournent autour des clubs, en attente de portes ouvertes…
"Comme toutes les entreprises françaises, les clubs ont la possibilité de solliciter auprès de leurs partenaires bancaires un prêt garanti par l’État (PGE) pour leur apporter la trésorerie nécessaire dans cette période inédite. Le dispositif du PGE n’est cependant pas automatique et il apparaît que les banques et les clubs de football ne font pas forcément bon ménage. Les banques sont en effet assez frileuses de s’engager avec les clubs de foot tant leurs performances économiques sont étroitement liées à leurs performances sportives qui sont par nature incertaines. Dans cette situation de tension financière, certains fonds d’investissements tentent d’en profiter pour proposer des prêts à des taux d’intérêts très importants, entre 8 et 10%. Ces prêts sont souvent accompagnés de garanties susceptibles de toucher au capital et à l’indépendance des clubs. Heureusement il semblerait toutefois que depuis quelques jours de nombreux dossiers PGE semblent s’être débloqués. Des nouvelles rassurantes qui viennent s’ajouter à une annonce très forte de la LFP en ce début de semaine."

La LFP a en effet décidé de contracter un prêt garanti par l’Etat de 224,5 millions d’euros pour aider les clubs en difficulté face à la crise. Cela devrait éloigner les fonds d’investissement durant quelques temps…
"On attendait que la Ligue impose son leadership c’est manifestement chose faite et cette initiative est à saluer. Cette idée de mutualiser les risques via la LFP permettra de compenser en partie les clubs qui ne toucheront pas l’intégralité des droits TV pour la saison 2019/2020. La clé de répartition de cette enveloppe totale de 224,5 millions d’euros devrait être celle qui est utilisée dans le guide de répartition des droits TV. Cette enveloppe aura, je l’espère, le mérite de calmer les tensions qui sont actuellement très fortes chez de nombreux acteurs du football français…"

Est-ce que la crise du coronavirus pourrait mettre un coup d'arrêt à l’inflation des droits tv à long terme ? C'est, du moins, l'avis de Jaume Roures, le président de Mediapro.
"S’il faut rester prudent sur le sujet, je pense effectivement que l’inflation très forte que l’on a connu ces dernières années sur le montant des droits TV se calmera. Il faut toutefois avoir à l’esprit que les personnes qui misent autant d’argent sur le marché des droits TV savent très bien ce qu’ils font. Il y a une véritable réalité économique derrière ces chiffres. Le football contemporain, lorsque les matchs peuvent avoir lieu, génère beaucoup d’argent et cela ne devrait pas fondamentalement changer lorsque nous retrouverons une certaine normalité". 

Le salary cap (un budget maximum pour les salaires d’une équipe) pourrait-il être une solution pour éviter des problèmes financiers monstrueux pour les clubs français ? 
"La solution du salary cap est une piste intéressante, elle existe aux Etats-Unis dans toutes les ligues majeures, mais elle ne peut être envisagée que dans une démarche européenne globale. Il serait déraisonnable que les instances du football français se positionnent en faveur d’un tel mécanisme alors même que les principaux concurrents européens de nos clubs français ne seraient pas logés à la même enseigne". 

L’AS Saint-Etienne a pourtant abandonné son idée de salary-cap…
"Il a volé en éclat. Il suffit de s’arrêter un instant sur la progression fulgurante des salaires et charges du club stéphanois pour s’en convaincre. Le club a dû renforcer sa compétitivité et attirer dans ses rangs des joueurs aux exigences salariales élevées. En soit, il ne s’agit pas d’un aveu d’échec pour le salary cap en tant que tel mais c’est un aveu d’échec pour un salary cap qui ne serait pas généralisé..."

Mais cela poserait une autre problématique : l’arrêt du trading de joueurs. 
"A l’évidence, la mise en place d’un salary cap en France exclusivement empêcherait les clubs français d’attirer dans leurs filets les meilleurs talents européens. La France a une réputation exceptionnelle en Europe et notamment outre-Manche pour être ce qu’on appelle la « Farmer league » autrement dit le championnat prolifique en jeune joueur sortant des meilleurs centres de formation. Ces jeunes talents nous échappent très souvent au profit de clubs étrangers et notamment des clubs anglais qui ont des moyens financiers bien plus importants. La « renationalisation » des championnats européens pourrait être une piste à envisager. Cela permettrait aux clubs de miser un peu plus sur leur centre de formation par la fixation d’un nombre minimum de joueurs formés au club." 

La remise en question doit-elle être profonde ?
"Elle devrait l’être avec l'objectif de neutraliser les nombreux excès du football contemporain. Maintenant si vous me demandez si cette remise en cause va avoir lieu, je ne suis pas en mesure de vous répondre à l’heure actuelle. Il est encore trop tôt pour le dire. Est-ce que le football va prendre la vague du changement ? Est-ce que finalement cette saison 2019-2020, et probablement la saison 2020-2021, ne sera qu’une parenthèse pour reprendre de plus belle les mêmes méthodes que l’on a connu jusqu'ici ? Les enjeux économiques, géopolitiques, les intérêts des acteurs sont tellement puissants, nombreux et complexes que l’on peut difficilement se prononcer sur la trajectoire que prendra le football mondial dans les prochaines années."

Pour un mandataire sportif, cette crise a-t-elle changé votre approche que ce soit avec les joueurs ou les clubs ?
"Notre rôle en tant que conseil et avocat, c’est d’anticiper tous les scénarios possibles et imaginables tant pour les clubs que pour les joueurs. Nous sommes aux cotés de nos clients pour les aider à prendre les bonnes décisions et les accompagner dans leurs choix. Aujourd’hui et plus que jamais nous échangeons énormément avec nos clients non seulement pour les rassurer, puisque cette période reste très anxiogène, mais également pour préparer l’avenir."

Quel va être l’impact de cette crise sur les transferts ? 
"Je pense qu’il y aura nécessairement un coup de frein très sérieux sur le nombre d’opérations et sur leur montant. Ces dernières années, nous avons pris l’habitude de voir des indemnités de transfert très importantes sur de nombreuses opérations et ce à tous les niveaux. J’ai souvent eu le drôle de sentiment que n’importe quel joueur valait 10 millions. À mon avis, cette inflation galopante dans les prix de transfert devrait connaitre une baisse significative. Les commissions d’agent seront par voie de conséquence également revues à la baisse."

On imagine qu’une clause comme une interruption d’un championnat pour une épidémie n’était pas présente dans les contrats ? 
"Il faudrait voir au cas par cas mais manifestement nous étions très peu à avoir anticipé ce risque épidémique au sein de nos contrats. De manière plus globale, la société dans son ensemble avait manifestement perdu le sens de l’histoire. Nous pensions, à tort, que nous étions à l’abri de tout événement susceptible de remettre en cause durablement et en profondeur notre train de vie habituel. La fin de l’histoire, qu’on nous avait prophétisée et avec laquelle on nous a bercés, s’est trouvée d’un seul coup drôlement remise en question par la période que nous vivons actuellement…Il va sans dire que rien ne sera plus comme avant dans notre façon d’envisager nos activités économiques, les évènements sportifs et par conséquent nos contrats qui viendront les organiser."

Aujourd’hui, on parle de plus en plus de naming dans les stades. En France, le Vélodrome, le Stade de la Licorne, ou encore le Groupama Stadium ont déjà le nom d’une entreprise pour un stade. Le naming représente-t-il une grosse aubaine pour le foot ? 
"Il est vrai qu’il s’agit d’une enveloppe financière supplémentaire pour les clubs qui n’est pas négligeable notamment au regard des règles du Fair-Play Financier. Depuis quelques années, les clubs essaient de diversifier au maximum leurs revenus commerciaux, le naming fait partie des stratégies utilisées. Il est intéressant de s’attarder sur le modèle économique de l’Olympique Lyonnais qui est unique en France, puisque le club est propriétaire de son propre stade. En tant que propriétaire, l’OL en tire des revenus assez importants en dehors des évènements sportifs avec notamment l’organisation de concerts ou de séminaires. De nombreux clubs développent par ailleurs des prestations d’hospitalités pour générer des revenus plus importants. Grâce à l’Euro 2016, de nombreux stades ont pu être rénovés et les clubs en profitent pour proposer des services VIP. Pour les clubs de L2 et National, les revenus liés à l’hospitalité ont pris une part très importante notamment auprès des entreprises locales".

Les contrats avec des plateformes de streaming vidéo, comme Amazon ou Netflix, pourraient-ils permettre de rapporter de l’argent ? Sunderland, Juventus, Leeds, Brésil. Les retombées sont parfois nombreuses, par exemple beaucoup de spectateurs se sont liés avec Sunderland…
"Les clubs travaillent beaucoup sur leur image de marque et leur actif immatériel. Comme pour toute entreprise qui a vocation à rayonner, les clubs se construisent un story-telling qui a pour but de fédérer autour d’eux. Dans la série Netflix « Sunderland till i die», le club de Sunderland vient donner à voir ce qu’on ne voit jamais. L’idée est ici de dire : ‘notre club ce n’est pas seulement 11 bonhommes sur la pelouse qui courent après un ballon. C’est tout un staff, toute une organisation, c’est vous.’ Cela fonctionne plutôt bien et renforce l’identité du club. Après avoir vu cette série, chacun a envie de devenir un « Black Cats » (surnom des supporters de Sunderland ndlr) (rire !)"